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JEAN GENET

Cathédrale de Chartres, vue cavalière

17 décembre, 2010
L'HUMANITÉ

 


Durant tout l’été 1977, « l’Humanité » invite cent écrivains à « Lire le pays ». Pari fou, pari tenu d’une série qui ira de Roland Barthes à Claude Simon, d’André Benedetto à Vercors, d’Edmonde Charles-Roux à Françoise Sagan... Jean Genet en posera la première pierre. À 33 ans de distance, le lecteur sera surpris de l’acuité du point de vue, dont maints aspects résonnent avec les lignes de force de l’époque. Cathédrale ou création littéraire, le défi singulier au temps est la marque de toute oeuvre d’art. Alors, bonne lecture
Deux pôles : Chartres et Nara, pôles d’un axe autour duquel tourne la Terre. Nous tombons sur Chartres presque à l’aveuglette. Chartres la Beauceronne. Les deux sanctuaires sont immédiatement évoqués afin d’ouvrir plus loin une phrase sur le «droit à la différence ».

 

Il reste peu de choses dans nos souvenirs, ni dans les livres spécialisés, et rien du tout sur la plaine de Beauce de ses habitants de l’an mil ni de leurs habitants. Reste Notre-Dame de Chartres. Vertigineuse. Au Japon demeurent les sanctuaires de Nara. Pour ce qui va suivre, Chartres n’a pas été choisie avec beaucoup d’efforts. Nara non plus. Je les avais, pour ainsi dire, sous la main, mais à chaque endroit de la planète un axe la traversant abouti : deux pôles d’égale valeur.

Les constructeurs de cathédrales étaient des étrangers venus des chantiers de Burgos, de Cologne, de Bruges : maîtres d’ oeuvre, imagiers, tailleurs de pierre, fondeurs du verre des vitraux, alchimistes des émaux ...

- Nous allons tout à l’heure nous planter devant «l’Arbre de Jessé» ces étrangers considérables auront donc construit une église qui sera française. Les musulmans y furent peut-être pour une part, petite ou grande, Tolède n’étant qu’à quelques semaines de galop.

Les mains travaillaient beaucoup, et les esprits. On n’a pas le souvenir d’affiches, vers 1160, revalorisant le travail manuel. C’est peut -être que le tailleur de pierre - prenons cet exemple - façonnant d’abord grossièrement les pierres, essayait de copier un peu l’imagier et sa joie était grande quand il avait réussi la première feuille de lierre qui, avec d’autres, formeront le bandeau courant autour de la nef d’Amiens. Cessant d’être carrier il est sculpteur. Il n’est donc pas inconcevable qu’un stoléru lui enseigne que le travail manuel est une servitude dont il peut s’arracher par une recherche intellectuelle. C’est comme ça qu’il invente peu à peu ces différents modes de levage qui, diminuant sa peine le mènent vers les affiches revalorisant le travail harassant qu’il avait eu la faiblesse de délaisser...

La nef de Chartres est aujourd’hui française et joyau national : pis, culturel. Mais le chapitre qui en décida la venue au monde était composé, comme le chantier, d’hommes de partout.

Des vagabonds probablement, plus ou moins bien organisés, plutôt en bandes hétérogènes qu’en ateliers, ont construit ce qui reste, et ce qui reste de plus beau en France et surtout là et que la France officielle se vante de posséder.

Ces hommes de partout ne formaient sans doute pas le noyau de la population chartraine ni ne se mêlèrent au noyau déjà existant. Ils iront travailler et mourir n’importe où.

Une nation n’est pas une patrie. Il est peu probable que la région offre une patrie constituée tout naturellement d’hommes et de femmes qui, ayant les mêmes mesures seraient plus égaux entre eux et se connaîtraient mieux. Que la France des régions soit un oeuf de Pâques en chocolat plein de petits oeufs en chocolat, chaque oeuf ne sera pas une patrie.

Reprenons le mot démodé d’affinité. Les hommes ayant les mêmes affinités ne sont pas dans un même oeuf en chocolat. Les amoureux de Chartres et de Nara sont autant au Maroc, en Afrique du Sud, en Allemagne, en Grèce, au Japon, en Hollande, si l’on veut dans toutes les nations du monde, qu’en France ou qu’en Beauce. « L’Arbre de Jessé», c’est le thème de la verrière centrale du portail royal. Plutôt que l’Italienne Mona Lisa, le ministre Malraux aurait pu envoyer au Japon pour une exposition « L’Arbre de Jessé », la soudaine lévitation des oeuvres d’art contemporaines et antiques mises sur orbite autour du globe l’aurait permis.

Si l’extrême mobilité est un signe de modernité, pourquoi n’avoir pas expédié par air et tout entière, la cathédrale de Chartres passer près d’un an à Tokyo? Et pas sa copie grandeur nature en polyester, puisqu’il y a dans le ciel tant d’oeuvres d’art qui, prenant l’avion, volent d’un pays à l’autre –Toutankammon, Matisse, Van Gogh, l’art étrusque, Pierre Boulez, l’Apocalypse d’Angers, font plusieurs fois par an le tour du monde.

À qui appartient « L’Arbre de Jessé»? Pas de doute aux Beaucerons qui l’ont trouvé là au pied du berceau, et qui ne l’ont jamais vu.

Comme les Turcs possèdent la Vénus de Milo.

La cathédrale de Chartres est-elle française, beauceronne ou turque?

La région devrait-elle apporter une petite patrie dans la grande et permettre à chaque Français d’en avoir deux – car il reste seul au monde à ne pouvoir dire cette ânerie grandiose : « Tout homme a deux patries, la sienne et la France.»

Pas plus la civilisation pharaonique, malgré les récents ravaudages de Ramsès II, malgré la présentation bouffonne des armes aux deux caisses de bois de caisse contenant sa momie coupée en deux, ne pourra se retrouver dans l’Égypte de Sadate et pas plus les anciennes provinces dans les nouvelles régions.

Afin que ces régions nous émeuvent, afin qu’elles tremblent ou qu’elles nous sourient, il faudra en appeler aux provinces mortes.

Si chaque homme a une valeur égale à chaque autre, tout coin de terre, même le plus désertique, en vaut un autre – d’où, qu’on me pardonne, mon détachement total à l’égard d’une région particulière mais d’où mon émotion quelquefois en face de ce qui est abandonné.Afin de m’intéresser, mieux vaudrait être rebus.

Sans qu’il construise une cathédrale, tout nomade – le Sahraoui par exemple – aime les coins de caillasse où il a dressé sa tente et qu’il va laisser. Lever le camp, comme foutre le camp, c’est un espoir et un léger déchirement mêlés.

La patrie n’est pas une nation. Au mieux, elle peut être une nation menacée, une nation qui a mal, une nation blessée ou troublée.

La France fut certainement une patrie pour beaucoup pendant les premières semaines de l’exode. Pendant les cinq ans qui suivirent, elle le fut pour beaucoup moins de Français.

Si le danger disparaît ou si seulement s’effondre sa théâtralité, la nation redevient la pièce d’un rouage administratif plus fin.

On peut toutefois se demander si la multiplicité des médias ne serait pas plus efficace pour le fonctionnement rapide, vrai et sans heurts d’une société de plus en plus complexe. Chaque région fait déjà des siennes. Ainsi les méridionales qui, tous les matins, astiquent et font reluire leur soleil. À tout étranger qui parle pointu, elles expliquent comment elles ont forgé, ciselé, briqué, travaillé le soleil, et comment vivaient avant elles, dans la nuit et le brouillard, des populations grelottantes qui moururent de froid et de tuberculose.

– « Mais notre chaud soleil guérit tout. .. »

Je répète, sans savoir pourquoi, que la patrie ne se connaît patrie que dans les malheurs venus d’ailleurs. Évidemment chacun de nous est tenté d’aller porter la misère ailleurs. Vertus du sol. Bonheur d’être chez soi, sur son sol.

Convoitise du sous-sol : appropriation des sols pour l’exploitation des sous-sols par l’étranger cupide.

La patrie est à la surface pelliculaire du sol – grâce à ses fondations profondes, à ses cryptes superposées, la cathédrale de Chartres ne risque pas de quitter la plaine aux blés.

Quand ils égrènent, devant leur table de travail, les beaux noms des villages de France, les poètes doivent avoir un rictus sardonique. Ce pays millénaire sent le bûcher : Albi, Montségur, Rouen, Nantes, Paris ... Le pourri: les pendus de Bretagne, les noyés de Nantes - encore! – les assiégés de La Rochelle ... tiens?

Où et comment se firent l’union et l’unité de la France, en quels lieux? N’oublions pas les petits Bretons, Basques, Corses, Alsaciens, Picards, Normands, qui se découvrirent français à Alger, Tananarive, Hanoi, Tombouctou, Conakry ...

Nos zouaves et nos fusiliers-marins étaient là-bas.

Ils sont revenus dans la métropole afin d’être plus égaux entre eux, d’avoir les mêmes mesures, l’oeil dans l’oeil de l’autre au même niveau. Mesures d’hommes libres, évidemment.

La France royale s’est faite par le fer, par le feu, dans les brûlures en France – exception mais de taille en effet les Croisades. La France bourgeoise s’est faite, par le fer, par le feu, dans les brûlures et dans l’Outre-mer.

Avant-hier le monde. Aujourd’hui la région. Demain l’Europe.

Il semble que nous percevions la respiration d’un être qu’on croyait moins vivant : la sphère idéale se gonfle, tend et se tend vers un gouvernement unique. Elle aspire. Et tout se rétracte, se fragmente, se craquelle en minuscules patries. Elle expire. Pendant des années nous avons pressenti que tous les hommes étaient semblables. Nous feignons de croire aujourd’hui au « droit à la différence» pour les peuples du «là-bas ».

Hier, sous des différences crevant l’oeil, nous avons découvert le semblable presque insaisissable, aujourd’hui par décret administratif, nous dissolvons le semblable afin que soit surtout évidente la différence.

Au nom de ce «droit à la différence» protégeons la spiritualité de l’Inde. La crève de Calcutta n’est rien à côté d’elle. Et protégeons l’innocence de l’Afrique. Qu’au moins notre spiritualité d’hommes gras se retrouve dans les mouroirs de Dacca et notre innocence dans les barbelés de Djibouti. De loin admirons la transparence de ceux qui se désincarnent pour nous.

Et Chartres là-dedans ? Et « l’Arbre de Jessé» ? Et Nara au Japon ? Et les envois culturels, missiles de luxe à l’impact frileux : vraiment c’est peu de chose quand nous savons que, malgré « ça », un Arabe à Paris n’aura vraiment la paix que dans son douar misérable, sa véritable patrie.

Que chaque nation ait son génie propre oui, et alors? Chaque pays, en effet, a «son droit à la différence », et alors?

Et chaque région le sien.

Tous les embrigadés provinciaux, de Charles X à Poincaré, après avoir participé à la domination brutale sur une grande partie du monde, après avoir étendu autour de la terre l’écharpe rouge de l’Empire français, leurs fils et leurs petits-fils ont connu le reflux. Il appartient peut-être à la gauche française d’entreprendre le contraire des républiques bourgeoises.

Ne reprochons rien aux hommes d’hier. Que ceux d’aujourd’hui les continuent autrement. La grande fidélité, c’est souvent de faire le contraire de ceux à qui l’on voue une fidélité. Peut-être faut-il attendre de la gauche autre chose qu’un arrangement bien tempéré du territoire français, attendre d’elle qu’elle découvre, qu’elle mette à nu ceci : que le semblable et la différence sont deux mots pour indiquer un seul mode du réel.

Il ne faut pas permettre que le « droit à la différence» laisse crever de faim un milliard d’hommes. Avec ou sans régions nouvelles, les Français peuvent vivre, les Palestiniens, les Bengalis, les Sahraouis pas encore. Le pitto- -resque du monde – du Tiers-Monde survivant dans un Haut-Moyen Âge – camoufle le semblable et jusqu’à l’identique. Les soldats cubains aidant l’Angola, ce fut une assez belle manifestation de la gauche dans le monde.

Si la notion de modernité a un sens, elle le doit aussi à la mobilité de l’époque. Pourtant on dirait que la nostalgie est une composante de l’homme, et qu’il est prudent d’avoir sa maison de campagne, sa campagne, son terroir, un territoire, si exigu soit-il. Peut-être? Car nous désirons partir afin de revenir? Ou seulement savoir qu’il existe un lieu intangible?

Je reprends : un chapitre plus ou moins saxon et plus ou moins imprégné de latinité et de mythes évangéliques, baignant dans le paganisme où les Fées et la Vierge se confondent, le Chapitre de Chartres commandant à des troupes de carriers, vagabonds mais doués, utilise génialement la croisée d’ogive, puis la voûte d’ogive, au milieu d’un peuple frustre et de putains pieuses dont l’argent des passes sert à payer les vitraux, à ses antipodes les planteurs de rizières autour de Nara, les deux peuples avaient de semblable le sourire, l’éclat de rire, les larmes, la fatigue, ils auront aussi le droit à la différence.

Ce texte ainsi que l’ensemble de ceux la série « Lire le pays » ont été republiés en mars 2004 en recueil aux éditions du Passeur.

 

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