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GUERRE D'ALGERIE

Articles du Monde

 

 

Les enfants de la guerre d'Algérie Trente ans après les événements du 17 octobre 1961 à Paris, les beurs, les fils de harkis et de pieds-noirs cherchent dans le passé de leurs parents l'espoir d'une intégration apaisée
Le Monde du 17.10.91


Les enfants de la guerre d'Algérie ne supportent plus les trous de mémoire de leurs parents. Trente ans après, beurs, descendants de harkis et de pieds-noirs montent à l'assaut des tabous avec l'ardeur d'une génération découvrant son histoire occultée. L'anniversaire de la répression sanglante du 17 octobre 1961 pour les uns, la commémoration de la fin de la guerre et de l'exil de 1962 pour les autres, focalisent cette quête de mémoire et de racines, alimentée par la diffusion de la série d'Antenne 2 sur " Les années algériennes ".
Les beurs dont les parents servaient le FLN se mobilisent pour faire enfin la lumière sur les pages les plus sinistres d'une guerre dont ils continuent à faire les frais par racisme interposé. Les fils de harkis, eux, refusent d'être, comme leurs parents, des " oubliés de l'Histoire ". Jusqu'aux enfants de pieds-noirs qui, à l'heure où vieillissent leurs parents, rejettent les clichés simplificateurs où on les a trop souvent enfermés. Chacun à sa façon, ils bousculent les vérités officielles, exigent de savoir, obstinément. Au nom de la dignité de leurs pères, au nom de leur propre intégration et de celle des générations futures. " Nos pères ne revendiquent pas leur passé de militant du FLN pour éviter de nous avouer que leur combat a été dévoyé, explique Malek Bouthi, vice-président de SOS Racisme. Ils nous ont inculqué l'oubli en croyant nous apporter la paix. " Or ce refoulement se révèle aujourd'hui perdant : montée de l'extrême droite et du racisme, remise en cause insidieuse de la nationalité. La génération des parents commence à sortir de son mutisme. Par bribes, les beurs apprennent que leurs pères ont été détenus, voire passés à tabac, que leurs mères servaient d'agents de liaison. Ils découvrent que leurs parents n'étaient pas seulement des ouvriers immigrés courbant le dos, mais des militants se battant pour la dignité.
Cette réhabilitation tardive va permettre à certains de trouver un véritable équilibre personnel. L'absence de référence positive aux pères constitue l'un des obstacles à l'intégration. Mais la démarche est douloureuse. Pour les parents, évoquer la guerre, c'est faire revivre un déchirement et un échec. Comment expliquer à ses enfants qu'on a combattu pour l'indépendance d'un pays où l'on n'a finalement pas choisi de vivre ? " Les pères algériens délivrent à leurs enfants un message contradictoire de type " Faites ce que je dis mais pas ce que j'ai fait ", explique Abdel Aïssou, président du Mouvement des droits civiques. Ils veulent que leurs enfants réussissent en France alors qu'ils n'ont pas fait eux-mêmes l'effort pour parler parfaitement français et ont refusé de prendre la nationalité d'un pays qui a fait tant de morts chez eux. " Les beurs, eux, ont besoin de concilier l'histoire de leurs parents avec leur propre citoyenneté française.
L'enjeu n'est pas si différent chez les enfants de harkis. Ils cherchent à affirmer leur volonté d'intégration à travers la réhabilitation de leurs pères dans l'histoire de France. " Nos parents n'ont jamais été pris au sérieux, car ils sont illettrés, constate un ancien du camp de Bias, dont la réussite sociale est exceptionnelle. Il faut réhabiliter leur histoire, expliquer les pressions qu'ils ont subies pour choisir la France, comment ils ont été lâchés ensuite. Bref, en finir avec notre complexe de " fils de collabo ".
L'exigence d'une mise au clair avec l'histoire algérienne s'est encore renforcée au moment de la guerre du Golfe. Les images de soldats français combattant un pays arabe ont réveillé les vieux fantasmes et fait craindre une exacerbation du racisme. Reste à élaborer une Histoire commune de la guerre d'Algérie qui soit acceptable par tous les membres de la communauté nationale, quelle qu'ait été la situation de leurs parents. Défi immense sinon impossible, mais revendiqué. " Je veux que mes enfants puissent apprendre l'Histoire de France sans renier leurs grands-parents, qui ont combattu pour l'indépendance algérienne ", explique un beur.
La série d'Antenne 2 a montré qu'une mémoire commune ne pouvait qu'être complexe et conflictuelle. Ce premier documentaire français de démythification de la guerre d'Algérie diffusé à la télévision a provoqué des remous dans tous les milieux. Ni la manipulation des pieds-noirs par le pouvoir politique, ni les conflits sanglants entre Algériens, ni les exactions tant de l'armée française que du FLN n'ont été occultés. L'émission a fait justice aussi bien de l'Histoire officielle algérienne du " peuple unanime se levant pour bouter le colonisateur hors du pays " que de l'amnésie française sur cette guerre qui ne voulait pas dire son nom. " Nous sommes les enfants légitimes de deux Histoires illégitimes qui s'affrontent " a brillamment résumé Nacer Kettane, médecin.
Plutôt que de tenir ce grand écart, la plupart des jeunes Français d'origine algérienne se réfugient dans une histoire héroïque magnifiant la victoire de 1962 des Algériens sur les Français, contrepoids de toutes les humiliations. D'ailleurs, la plupart ignorent même l'essentiel de ces événements, qui sont succinctement enseignés au collège et au lycée, et dont leurs parents ne parlent guère. Seul un noyau d'intellectuels et de militants a pris conscience de l'enjeu. Ils savent que la " digestion " de la guerre d'Algérie et son entrée dans l'Histoire de France sont les derniers verrous à leur intégration totale.
La fin des images d'Epinal
Le contexte actuel est plutôt favorable à la constitution d'une mémoire historique apaisée, loin des images d'Epinal. Les cours d'arabe, à forte connotation patriotique algérienne, donnés aux beurs par des professeurs aux méthodes autoritaires les ont souvent dégoûtés de l'Histoire officielle. L'Amicale des Algériens en Europe, prolongement du FLN, qui dispensait cet enseignement en France, est aujourd'hui disloquée. Le régime algérien actuel révulse d'ailleurs les enfants de l'immigration, qui ont réagi avec virulence lors de la répression des émeutes de l'automne 1988 en Algérie.
Le temps n'est donc peut-être pas si éloigné où la guerre d'Algérie deviendra un objet d'enseignement qu'il s'agit de " comprendre et non de juger " comme le souhaite l'historien Gérard Noiriel. Les organisateurs beurs des manifestations destinées à rappeler la nuit d'horreur du 17 octobre 1961 à Paris exigent que " cette Histoire, toute l'Histoire, soit dite et enseignée sans haine ni oubli ". Et le remarquable album publié par l'association Au nom de la mémoire n'occulte pas les pressions exercées par le FLN sur les manifestants (lire l'encadré ci-contre).
Ce ne sont probablement que les prémices d'un travail historique de longue haleine. Trente ans après, la guerre d'Algérie, débarrassée de ses mythes, doit pouvoir entrer dans l'Histoire de France, tout comme la période de Vichy l'a fait depuis quinze ans. Cette tâche n'est pas sans risque si l'on veut éviter que les retours de mémoire ne se doublent dequelques retours de manivelle ravageurs. Mais elle est nécessaire : la troisième génération de l'après-immigration, celle pour qui les cités de banlieue font office de racines, nourrit implicitement sa révolte d'une guerre d'Algérie refoulée et mal digérée. Si l'on ne met pas les choses au clair maintenant, ces jeunes-là finiront par présenter la note.
BERNARD PHILIPPE

 

Il y a quarante ans Le début de la guerre d'Algérie
Le Monde du 06.11.94


Le début de la guerre d'Algérie a d'abord laissé en France le souvenir d'une série d'assassinats dont furent victimes des civils sans défense. Un historien algérien tente de mesurer la place qu'occupe la mémoire de cette Toussaint 1954 dans l'histoire de son pays.
QUE peut-on dire aujourd'hui, le 1 novembre 1994, de ce qui s'était passé il y a quarante ans en Algérie ? Beaucoup de choses évidemment ; mais pourra-t-on, tiraillés que nous sommes entre le commémoratif et le narratif, tirer la substance de ce que fut cet événement pour l'histoire d'un pays et d'un peuple ?
Ce qui frappe au premier abord, c'est le nombre terriblement limité de ces hommes du 1 novembre. A l'exception du massif des Aurès, sur lequel nous reviendrons plus loin, et peut-être de la Kabylie, ceux qui cette nuit-là avaient pris les armes pour passer à " l'action " contre la présence française en Algérie n'étaient que quelques dizaines, peut-être quelques centaines sans plus, pour un pays alors peuplé de neuf à dix millions d'habitants. " Ce jour-là, dit le discours officiel, le peuple comme un seul homme s'est levé pour chasser le colonialisme oppresseur. " La réalité est plus prosaïque.
Dans le nord du Constantinois, l'un des responsables des premiers groupes armés dirigés par Didouche Mourad nous rapporte que, pour toute la région placée sous son autorité, il n'y avait que vingt-quatre hommes pouvant être considérés comme membres de l'Armée de libération (djounouds) auxquels il faut ajouter onze hommes chargés du soutien et du renseignement (fidaïs). Si l'on en croit ce même responsable, Mostefa Benaouda, qui avait la responsabilité de la région de Bône (Annaba), n'avait en tout et pour tout que trois hommes sous son commandement. Seul Zighoud Youcef, qui dirigeait la région allant de Constantine à Philippeville (Skikda), disposait d'un effectif relativement important.
Le détonateur du 1 novembre n'a que partiellement fonctionné
Voilà un premier point qui devait être dit. Un autre fait tout aussi important doit être souligné : pour tous ces hommes qui ont décidé de passer à la lutte armée dans le nord du Constantinois, il n'y avait que trente-deux armes. Ben Tobbal en avait douze et Zighoud Youcef les vingt autres. Badji Mokhtar, responsable de la région La Calle - Souk-Ahras, n'en avait reçu aucune et ne disposait que de l'arme qu'il avait déjà en tant que chef régional de la défunte Organisation spéciale (OS). Benaouda non plus n'avait rien reçu.
En guise d'armements, les hommes disposaient de fusils Statti, des mousquetons d'origine italienne déterrés au dernier moment de leurs caches dans les sous-bois des forêts, avec quelques pistolets à barillet de 9 millimètres et des cartouches pour la plupart hors d'usage.
Cette nuit-là, pour laquelle des hommes avaient tout sacrifié, pour laquelle ils avaient pris un billet sans retour vers une destination au trajet inconnu et dont la seule station devait être l'indépendance de l'Algérie, cette nuit-là, le feu d'artifice annoncé ne tint pas ses promesses. Il faut écouter le récit de ces hommes qui, après cette longue nuit, se sont retrouvés dans leur refuge pour mesurer l'ampleur de leur désarroi. Comment se convaincre qu'il s'agissait d'une journée historique quand tout semblait avoir si mal tourné ? " L'engagement était sincère, il n'y a pas de doute là-dessus, mais si la révolution ne se déclenche pas, c'est comme un détonateur qui ne fonctionne pas. Ça ne serait plus le commencement de la fin mais bien la fin de tout. " (1) Telle était la pensée d'un de ceux qui avaient à assumer la lourde responsabilité du " passage à l'action ". Ils appartenaient à une organisation politique révolutionnaire qui s'était donné pour nom Front de libération nationale. Leur but, l'indépendance nationale, devait être atteint par " l'action " ; et si celle-ci était dirigée principalement contre le colonialisme, elle se voulait aussi une rupture radicale avec la voie et les méthodes du Mouvement national. Car tous avaient appartenu à ce mouvement. Ils étaient tous membres du MTLD (2) et de son Organisation spéciale, chargée par le congrès de 1947 de former les cadres du combat libérateur. En 1951, ils avaient acquis la certitude que la direction de leur parti avait dévié de la voie tracée et qu'elle les avait abandonnés à leur sort. Ces " irréguliers ", qui avaient échappé aux arrestations et à la liquidation physique, étaient déjà sur le pied de guerre. Ils vivaient dans les maquis clandestins de Kabylie et des Aurès.
Là ils découvrent que le pays est divisé en territoires et en zones d'influences tribales. Le PPA-MTLD lui-même doit tenir compte de ces pesanteurs sociologiques car, contrairement à la ville et à ses banlieues, ce sont les structures et les modalités coutumières qui balisent les relations et, en particulier, la relation au pouvoir. Dans ces régions, tout le monde est convaincu de la nécessité de bouter l'étranger hors du pays ; seul le langage des armes peut être compris.
D'ailleurs ici, tout homme digne de ce nom dispose de son arme ; depuis des lustres, les Aurès-Nemencha ont été des voies de passage d'armes de guerre, dont l'une des sources partait de Libye, où d'importants stocks de la première et de la deuxième guerres mondiales faisaient l'objet de trafic. Voilà pourquoi ce responsable du secteur d'Arris n'oublie par de mentionner le fait : " La première nuit, nous étions au lieu-dit El Hadjadj. Il y avait environ trois cent cinquante djounouds. Ceux qui étaient à Bar-el-Qûas étaient entre cent et cent cinquante. Nos armes étaient de différents types : Statti, Garant, Mauser. (...) Ce que j'ai vu personnellement, c'est que tous ceux qui ont rejoint l'ALN l'ont fait avec leurs propres armes. On avait d'ailleurs coutume de les acheter nous-mêmes (3). "
De ce témoignage ressortent deux conséquences essentielles qui distingueront la région des Aurès-Nemencha de toutes les autres du pays. La première, c'est que, là, tous les hommes sont égaux et libres de leur choix. Il n'y a pas le politique d'un côté et le militaire de l'autre ; le politique, c'est le djoundi, et la seule organisation que l'on reconnaisse, c'est l'Armée de libération nationale. Contrairement à la ville, le mode d'adhésion est celui de la cooptation, et le plébiscite se fait sous la forme de l'allégeance au chef qui répond le plus à l'éthos de la résistance à l'étranger.
Mostefa Ben Boulaïd remplissait ces conditions, auxquelles s'ajoutaient celles de chef régional du MTLD, membre du comité central du parti. Cette massive adhésion de la région à l'homme et le fait que celle-ci ait connu la plus grande levée de troupes au 1 novembre vont avoir de profondes conséquences dans le devenir de la révolution algérienne.
La seconde conséquence tient de la ligne générale adoptée dès 1947 par l'OS du PPA-MTLD, qui se trouve prise en défaut dans les contreforts de ce massif montagneux. Dans son intervention devant le congrès du parti, Aït Ahmed, alors rapporteur de l'OS, déclarait : " Aussi bien, la guerre révolutionnaire est la seule forme de lutte adéquate aux conditions qui prévalent dans notre pays. C'est la guerre populaire. Il importe de préciser que nous n'entendons pas par-là des levées en masse. (...) Par guerre populaire, nous entendons guerre des partisans menée par les avant-gardes militairement organisées des masses populaires, elles-mêmes politiquement mobilisées et solidement encadrées (4). "
Ici, c'est d'une certaine façon le peuple en armes qui se lève massivement. Il n'est donc pas étonnant que ce soit là que se sont déroulées les premières et les plus grandes batailles de la guerre de libération ; mais aussi là qu'apparaîtront les premiers signes de la lutte pour le pouvoir entre civils et militaires.
Partout ailleurs, des avant-gardes certes, mais dans un milieu sinon hostile, du moins relativement circonspect. Amar Ouamrane qui, avec un détachement venu de Kabylie, avait la charge des premières opérations dans Alger et sa région, parle de la terrible solitude des premiers groupes armés : " Nous avons passé près de six mois réfugiés chez Yacef Saadi. Il était le seul dans tout Alger sur qui nous pouvions compter jusqu'à ce que nous trouvions un autre refuge au boulevard de Verdun (Aïssat-Idir), chez un certain Hacène Askri (5). "
Tout comme lui, les chefs du nord du Constantinois avaient dû compter sur eux-mêmes, car le parti et ses cadres n'avaient pas suivi l'appel lancé par le FLN. Didouche Mourad avait vainement tenté de convaincre les militants de Skikda, la plus forte section du MTLD en 1954 ; il avait rencontré Cheikh Belkacem El Beidaoui, chef de la wilaya MTLD de Constantine, messaliste convaincu, sans guère obtenir de résultat : même le groupe de Constantine, qui avait participé au Comité des 22 (6), avait fait défection.
Une journée d'une banalité dérisoire... qui marque la fin d'une époque
On ne pourra donc pas comprendre vraiment ce qui se passait dans l'esprit de ces hommes du 1 novembre 1954, qui, repliés dans leurs réduits des grandes villes ou dans leurs sommaires refuges de montagne, commençaient à spéculer sur la portée de l'action qu'ils venaient d'entreprendre. Leur grand désarroi était justement dû au fait qu'ils n'avaient aucun moyen de savoir si, ce jour-là à la même heure, quelque chose s'était passé partout dans le pays. Car si cela était vraiment le cas, alors c'était le commencement de la fin pour le colonialisme en Algérie.
Ces hommes, donc, avaient en fait, avec des armes désuètes, des cartouches périmées et quelques bâtons de dynamite, défié l'Histoire. Ils avaient d'abord lancé une attaque frontale contre le système colonial, fort de son siècle et demi de domination et de son million de colons installés à demeure. Ils avaient lancé aussi une attaque contre les partis réformistes et le gradualisme à la Bourguiba. Ils avaient défié leur propre parti et le père fondateur, Messali Hadj.
Au-delà donc du fait en lui-même, dans sa banalité à la limite du dérisoire pour beaucoup de régions du pays, il y avait une histoire qui s'achevait, celle du colonialisme, et une autre qui commençait, celle de la libération de l'Algérie, et, par elle, des autres peuples coloniaux.
DJERBAL DAHO

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La guerre d'Algérie face aux pièges de la mémoire
Le Monde du 05.04.96


La situation dans laquelle l'Algérie se trouve plongée depuis janvier 1992 ravive les plaies de la guerre d'indépendance. « Révolution » ou « guerre de libération », comme on dit à Alger, ce conflit, qui prend fin en 1962, semble avoir eu pour prolongement l'affrontement de deux mémoires hermétiques l'une à l'autre, la française et l'algérienne, chacune produisant ses déformations, ses « faux patriotiques », ses chiffres de victimes minimisés ou gonflés au-delà de toute mesure.
Ne peut-on appliquer à son histoire ce que Benjamin Stora, dans une communication écrite (menacé de mort, il vit désormais en exil), dit de la filmographie de la guerre d'Algérie, marquée, selon lui, par une « volonté de cloisonnement des mémoires », un « refus absolu (ou gêné) de reconnaissance des motivations de l'autre » ?
Cependant, à voir universitaires et chercheurs algériens réunis à Paris, avec les historiens français, prendre en charge « le souci de soi » sans concession à l'adversaire, mais sans complaisance non plus pour l'historiographie officielle, on peut penser qu'une page commence, difficilement, à être tournée.
Certes, remarque Charles-Robert Ageron, de l'université Paris-XII, le temps n'est pas venu encore, pour les ennemis d'hier, de produire en commun une histoire acceptable pour les deux camps. Pudeur française face à une défaite qu'on aurait tort de sous-estimer ? Le 1er novembre 1954, ici simple incident de parcours dans une guerre de décolonisation, est là-bas, depuis l'école, perçu comme un événement majeur de l'histoire universelle.
CULTURE DE LA VIOLENCE
Du côté algérien, le nationalisme exacerbé, alimenté par des manuels scolaires que rédigèrent après 1962 des étudiants arabisants formés au Caire comme l'a montré Hassan Remaoun, de l'université d'Oran n'a guère favorisé la formation d'une connaissance objective et scientifique. Il n'en reste pas moins que la brèche est là, ouverte, et qu'en Algérie même une vérité historique, aussi dérangeante soit-elle, est prête à prendre le relais d'une mémoire sujette à toutes les manipulations.
Même si bon nombre de ceux qui écrivent cette histoire en Algérie en ont été aussi partie prenante, certains n'en osent pas moins sortir d'une geste nationale pesamment codifiée à l'époque Boumediene, parfois par le président en personne ! Mohammed Harbi, de l'université Paris-VIII, dont les ouvrages ont longtemps circulé sous le manteau, parle sans détour des innombrables luttes de faction à l'intérieur du FLN, des aveux extorqués sous la torture à l'époque du complot du colonel Amouri (1958-1959) ou des tentatives de mainmise sur le Maghreb, initiées par l'Egypte nassérienne.
Comment ne pas déceler des lignes de continuité avec les événements d'aujourd'hui dans cette propension manifestée, dès 1958, par les dirigeants de l'état-major de l'armée algérienne à dépasser le cadre strict de leur fonction pour s'immiscer dans des sujets gouvernementaux voire civils ? Une certaine culture de la violence après l'indépendance, relayée par l'éducation, n'a-t-elle pas aussi sa part de responsabilité dans le déchaînement terroriste actuel, comme le suggère le Français Guy Pervillé ? Voilà qui n'entraîne pas, loin s'en faut, l'adhésion des historiens algériens.
Pourtant, nombre d'entre eux n'hésitent pas à discuter de sujets qu'on aurait pu croire à jamais occultés par l'historiographie officielle, comme les luttes internes entre messalistes et FLN, par le même FLN, des villageois de Melouza, en 1957.
Il ne faut pas céder à la tentation de lire systématiquement, dans les cruautés de la guerre d'indépendance, la cause lointaine de la guerre civile actuelle, ce qui serait une autre façon de tomber dans les pièges que la mémoire tend à l'histoire. Ce qui est en jeu, c'est plutôt la possibilité nouvelle des Algériens d'apprécier de façon critique et scientifique le legs de l'indépendance, et de restituer à la naissance de l'Algérie contemporaine la dimension maghrébine et arabe que les Français lisent exclusivement à la lumière de leurs propres divisions politiques.
Longtemps enfin, la guerre d'Algérie aura été racontée presque sans sources écrites. L'ouverture problématique des archives françaises et algériennes, en 1992, représente un adjuvant énorme pour le passage du mythe à l'histoire.
A cet égard, il convient de saluer le travail des archivistes français du service historique de l'armée de terre. Avec leur Inventaire des archives de l'Algérie (tome II 1945-1967) discrètement publié en 1994, ils ont enfin mis à la disposition des chercheurs les premières pistes menant à l'établissement des faits. Mais les travaux pionniers sur une histoire, trop célébrée en Algérie, trop occultée en France, comme ceux de Mahfoud Kaddache sur le nationalisme algérien, n'ont pas attendu 1992. Restait à confronter les adversaires sur le terrain de l'histoire, sans trop de passion. C'est un des mérites de cette rencontre de l'avoir fait une des toutes premières fois.
NICOLAS WEILL

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Paroles d'appelés sur une guerre inutile
Le Monde du 02.11.97


La guerre sans nom..Quatre heures durant, des jeunes Français racontent leur guerre d'Algérie.
Ce long document, rare et émouvant, réalisé en 1992 par Bertrand Tavernier et Patrick Rotman, pose la question de la place de la télévision dans la mémoire des Français
A guerre d'Algérie, guerre civile, guerre sale, guerre perdue, n'a pas donné lieu à l'édification d'une mémoire héroïque, comme ce fut le cas pour la première guerre mondiale ou pour la Résistance. Pourtant, entre 1954 et 1962, près de trois millions de jeunes Français de la métropole ont participé aux « opérations de maintien de l'ordre » en Algérie. Réalisé en 1992 à partir d'une cinquantaine d'heures d'enregistrement, La Guerre sans nom, de Bertrand Tavernier et Patrick Rotman, est un film précieux, tant du point de vue émotionnel que du point de vue historique.
Ce documentaire de quatre heures présente les souvenirs d'appelés du contingent de la région grenobloise ayant servi en Algérie. Pour ces anciens soldats qui n'ont pas l'habitude de parler, raconter cette guerre dont les images ont été refoulées pendant trente ans est une épreuve douloureuse. A plusieurs reprises, l'émotion brise la voix, les larmes montent aux yeux de celui qui raconte. Il est inhabituel d'entendre des hommes exposer ainsi leur douleur, d'autant que la sincérité des témoignages est renforcée par la quasi-absence des femmes.
L'Algérie, pour ces jeunes Français qui n'étaient pas préparés certains n'avaient jamais pris le train ni vu la mer , c'est le traumatisme de la guerre et de la mort mais c'est également le choc de la misère de la population musulmane. La mort d'un camarade, pourtant relativement rare moins de 1 % des soldats français ont été tués en Algérie , demeure ce qui soulève la plus forte émotion rétrospective. Les appelés racontent l'ordinaire de la guerre, avec les gardes, les marches, les embuscades, les accrochages ou les ratissages et, par-dessus tout, la peur permanente.
Ils évoquent en outre la grande fraternité des hommes des casernes, la vie du troufion sous la tente ou dans le djebel, la bière qui coule à flot, la « bouffe, toujours dégueulasse », la monotonie, l'ennui et les menus dérivatifs, la lecture (pour quelques-uns), les interminables parties de cartes, l'attente du courrier qui demeure le seul lien avec les parents, la fiancée ou l'épouse, qu'il ne faut cependant pas inquiéter, l'absence de désir et de plaisirs car, contrairement à la légende, le BMC (bordel militaire de campagne) était réservé à la légion étrangère.
Ils expliquent le travail quotidien, celui de l'électricien qui répare le barrage électrifié à la frontière tunisienne (la fameuse ligne Morice), la construction d'écoles ou de maisons, les camps de regroupement où l'on parque les populations musulmanes, les soins aux Algériens dispensés par le médecin militaire. Et puis jaillissent quelques phrases, à la fois pudiques et terribles, sur les sévices, les viols, les vols, les brutalités, les meurtres, l'incendie des « mechtas », les représailles contre les civils, parce que l'ordinaire de la guerre d'Algérie c'était cela aussi.
Enfin, il y a les autres, les « fellaghas » omniprésents, les officiers, étrangers à l'homme de troupe, les pieds-noirs qu'on « ne blairait pas » ou avec qui on avait de très bonnes relations, les harkis, obligés de rallier l'armée française, mouillés à ses côtés par des actes sordides contre le FLN, puis abandonnés en 1962 parce qu'ils étaient devenus inutiles et encombrants. En 1962, en dépit de la victoire du FLN et de la douleur des rapatriés, le cessez-le-feu et la fin de la guerre sont vécus comme un soulagement, d'autant plus que le déchaînement des attentats de l'OAS rend le départ impérieux.
Mais de retour au pays, ces hommes sont malades, anxieux, instables, brutalement vieillis par vingt-sept mois de guerre. Leurs nuits sont peuplées de cauchemars. Certes, pour la plupart d'entre eux, la vie a fini par reprendre le dessus. Il reste le souvenir ému d'une aventure de jeunesse et celui, amer, d'avoir participé à une guerre inutile.
Il est remarquable que dans ces témoignages, souvent poignants, il n'y a pas trace de racisme. Excepté quelques rares réflexions condescendantes, les Algériens sont considérés comme des combattants à qui l'on doit le respect ou de pauvres gens qu'il fallait secourir. Ces jeunes Français ne sauraient s'égarer dans des fantasmes mortifères.
Cependant, en dépit de la beauté et de la force des témoignages, l'historien ressent un malaise indéniable face à ces quatre heures de télévision, parce que les auteurs ont choisi de faire de l'histoire sans annoncer leur projet. Ainsi le montage n'accompagne pas la vie des appelés mais il suit, entre 1954 et 1962, la chronologie de la guerre, sans toutefois en expliquer les causes et les modalités, parce que les souvenirs demeurent parcellaires et incomplets.
Ici, comme souvent sur le petit écran, on balance entre la psychanalyse sauvage, le « reality-show » et la leçon d'histoire. La télévision est un outil très puissant pour réveiller la mémoire, mais faire de l'histoire, c'est donner du sens, recomposer le passé par un travail scientifique, en croisant les sources, les archives et les témoignages. Le travail de deuil, lui, n'est pas une étude historique, il est l'oeuvre de la mémoire. Le commentaire avance, par exemple, que la guerre d'Algérie est une guerre dont on ne parle pas. Or, rien n'est plus faux : depuis une quinzaine d'années, le nombre d'articles de journaux, de livres et d'émissions de télévision sur le sujet est impressionnant.
A partir du milieu des années 80, la fin du monopole du service public, la multiplication des chaînes privées et la concurrence ont favorisé l'émergence d'une mémoire et d'une histoire télévisuelles. A la même époque, les historiens ont commencé à publier abondamment sur le sujet. Enfin, c'est durant cette période, à partir des émeutes d'octobre 1988, que l'Algérie a connu de profonds bouleversements, qui ont mené à la guerre civile entre militaires et islamistes et qui dure depuis bientôt six ans. La conjonction de ces trois phénomènes a suscité un volume considérable de littérature et d'images.
En 1987, le 25e anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie a donné lieu à de nombreuses publications, spécialement dans la presse. Il fut suivi, en décembre 1988, d'un important colloque organisé par l'Institut du temps présent (CNRS) sur « La guerre d'Algérie et les Français ». En août-septembre 1990, la diffusion sur FR 3 d'une série documentaire en cinq volets du réalisateur anglais Peter Batty, « La Guerre d'Algérie », a ouvert la voie à d'autres émissions. Antenne 2 a programmé « Les Années algériennes », quatre volets signés Benjamin Stora, en septembre-octobre 1991. La chaîne câblée Planète a présenté en octobre 1994 Une journée portée disparue, un film de Philip Brooks et Alan Hayling sur le pogrom anti-algérien du 17 octobre 1961. La Guerre sans nom, réalisée pour le cinéma, sortie en salles en février 1992 et diffusée sur Canal Plus en mars 93, participe de ce flux d'images qui réveille, de manière sporadique certes, mais salutaire, la mémoire douloureuse des Français.
PATRICK EVENO

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La France entrouvre les archives militaires secrètes de la guerre
Le Monde du 05.02.99


Le gouvernement français de l'époque - le président du conseil était Pierre Mendès France, et le ministre de l'intérieur, directement concerné, était François Mitterrand - n'avait pas, en novembre 1954, lorsque l'insurrection a éclaté en Algérie, une connaissance exacte de la situation dans ces trois départements outre-Méditerranée. En butte à des luttes intestines, les services de renseignement civils et militaires n'ont pas été en état de présenter une analyse consensuelle et crédible qui puisse emporter la conviction des dirigeants. Ce diagnostic résulte d'un travail de longue haleine qu'une équipe de chercheurs, universitaires et officiers témoins de la guerre d'Algérie publie, sous couvert du Service historique de l'armée de terre (SHAT), à partir du dépouillement de cent soixante cartons de documents secrets, accessibles au château de Vincennes, pour la période du 10 mars 1946 au 31 décembre 1954.
LA « TOUSSAINT ROUGE »
Survenant après un premier tome paru en 1990 et consacré à la période 1943-1946, ce second volume de 1 024 pages, intitulé La Guerre d'Algérie par les documents, a ceci de particulier qu'il exploite les documents officiels qui annoncent ce que, plus tard, on devait appeler la « Toussaint rouge », à savoir le soulèvement, à partir de novembre 1954, des populations les plus déterminées contre la présence française. La guerre prit fin par les accords d'Evian en mars 1962. Il s'agit d'analyses qui émanent de l'état-major de la Xe région militaire (l'Algérie, selon le découpage territorial du haut commandement à l'époque) et de rapports ou de bulletins rédigés par les services de renseignement tels que le 2e bureau et le service des liaisons nord-africaines (SLNA), qui dépend du gouvernement général de l'Algérie (l'institution qui symbolise alors le pouvoir politique).
Au sein des services civils, qui s'ignorent parfois pour des raisons de cloisonnement, et en parallèle à la direction de la surveillance du territoire (DST) et aux renseignements généraux (RG), qui traquent l'action clandestine en Algérie à partir de leurs enquêtes en métropole, la plus perspicace des institutions chargées d'informer le gouvernement général a été le SLNA, dirigé par le colonel Paul Schoen. Il sera le seul - grâce à des données recueillies sur place - à risquer à chaud des interprétations pénétrantes et prospectives. A base d'anciens officiers des affaires musulmanes, le service dispose d'un fichier, constamment mis à jour, de huit mille noms d'informateurs répartis dans le pays.
C'est le SLNA qui, le premier, dès mars- avril 1954, soit quelque six mois avant le début de l'insurrection, décrit les rouages d'une nouvelle organisation : le Comité révolutionnaire pour l'unité et l'action (CRUA), qui donnera naissance, en octobre de la même année, au Front de libération nationale (FLN). Le SLNA avertira, en septembre, que le CRUA crée des cellules d'action directe, portées à la violence, et qu'il a obtenu le ralliement de nationalistes algériens exilés au Caire, dont Ahmed Ben Bella, l'un des leaders de la rébellion et le futur premier président de l'Algérie. Le SLNA aura beau prédire, à partir d'indices précurseurs, que l'agitation, observée ici ou là, d'hommes décidés va déboucher sur une action clandestine une fois qu'elle se sera organisée, ses synthèses n'en finiront pas moins dans les armoires métalliques de l'administration - qui les ressort, une fois par an, sous la forme d'un ouvrage soigneusement relié.
En revanche, nombre des rapports des services spécialisés de l'armée - comme le 2e bureau de l'état-major de la Xe région militaire, qui couvre les trois départements algériens, ou les commandements qui lui sont subordonnés - n'ont pas brillé par leur lucidité ni par leur prémonition des événements. Ils sont souvent en retard ou incomplets.
Un tel constat s'explique. L'année 1954 est, pour les armées françaises, l'année de la défaite de Dien Bien Phu, en Indochine, qui retentit sur leur moral et qui, en même temps, leur inspire de la méfiance envers les « troupes indigènes », notamment les soldats issus du Maghreb, qui les ont accompagnées dans les rizières. Les événements en Tunisie et au Maroc, qui revendiquent leur indépendance, préoccupent en priorité les chefs militaires. La situation et les escarmouches qui s'ensuivent aux confins algéro-tunisiens et algéro-marocains mobilisent leur attention. Ils sont en effet obnubilés par la faiblesse du dispositif de défense. Il n'y a véritablement que vingt mille hommes, non compris les gendarmes, en état de participer au maintien de l'ordre puisque, depuis la fin de la seconde guerre mondiale et contrairement aux textes en vigueur en métropole, le pouvoir a autorisé les gouverneurs généraux sur place à faire appel en permanence à la force armée.
Si bien que les états-majors, obsédés par la défense aux frontières, vivent selon l'axiome - certains parleront de fiction - que « l'ordre règne en Algérie » depuis la sévère répression et la reddition, à grand spectacle, d'une première insurrection, en 1945, dans le Constantinois.
ILLUSIONS DES ÉTATS-MAJORS
Mais le dépouillement des dossiers secrets du 2e bureau montre que les responsables dans les états-majors s'entretiennent d'illusions ou, plutôt, qu'ils ont du mal à percevoir la réalité mouvante sous leurs yeux et, singulièrement, le tournant de 1954. En octobre encore, les chefs militaires sur place et leurs collaborateurs en restent à une analyse qui commence à dater et qui se repaît des conflits de personnes et de la lutte des clans au sein du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), conduit par le leader charismatique Messali Hadj, et de sa dissidence, le Parti du peuple algérien (PPA), animée par l'un de ses anciens associés, Hocine Lahouel. Certes, ces deux organisations sont à l'origine des thèses qui prônent l'indépendance. Mais l'année 1954 verra la montée du CRUA, puis du FLN, et le 2e bureau mettra du temps à tirer la sonnette d'alarme, avec pratiquement un mois de retard sur le SLNA - qui en est déjà à prévoir le soulèvement.
Il faut attendre une note du 9 décembre 1954, quarante jours après le déclenchement des attentats de la « Toussaint rouge » qui donne le signal de la guerre de libération, pour que le 2e bureau observe que les « bandits » se révèlent être des « révolutionnaires algériens ».
Les archives de l'armée ne constituent pas en soi la vérité d'Etat sur cette période. Elles ont besoin d'être complétées, confirmées, démenties par d'autres sources qui, pour l'instant, ne sont pas consultables. En particulier, il conviendra de pouvoir accéder aux archives réservées du ministère de l'intérieur, et notamment celles des différents services de police.
JACQUES ISNARD

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Guerre d'Algérie : la mémoire entre justice et archives.
Le Monde du 05.02.99


Tandis que s'ouvre le procès en diffamation intenté par Maurice Papon à l'historien Jean-Luc Einaudi sur le 17 octobre 1961, des archives militaires secrètes montrent que, dès 1949, les autorités françaises étaient informées des tortures pratiquées par les forces de sécurité en Algérie
HISTOIRE Le procès en diffamation intenté par Maurice Papon contre l'historien Jean-Luc Einaudi s'ouvre, jeudi 4 février à Paris. L'ANCIEN PRÉFET de police de Paris lui reproche d'avoir écrit, dans un article publié dans Le Monde du 8 mai 1998 que, le 17 octobre 1961, « il y eut à Paris un massacre perpétré par les forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon ». DIRIGEANT DU FLN pendant la guerre d'Algérie, dont il est un historien critique, Mohamed Harbi, interrogé par Le Monde, contredit Maurice Papon sur la manifestation. DES ARCHIVES MILITAIRES secrètes de la guerre d'Algérie, publiées par une équipe de chercheurs, font apparaître que, dès 1949, le gouverneur général du territoire mettait en garde les forces de sécurité contre les tortures pratiquées pour obtenir des aveux. (Lire aussi notre éditorial page 14.)
NE PLUIE FINE tombe sur Paris ce 17 octobre 1961 quand plus de vingt mille Français musulmans d'Algérie, venant des arrondissements populaires et de la banlieue, convergent vers le centre de la capitale. A l'appel de la fédération de France du Front de libération nationale (FLN), ils se rendent à une « manifestation pacifique » contre l'instauration du couvre-feu décidé à leur encontre, le 5 octobre, par le préfet de police de Paris, Maurice Papon. La France est en pleine guerre d'Algérie : les attentats de l'Organisation armée secrète (OAS) se multiplient alors qu'à Evian les négociations entre le pouvoir gaulliste et le FLN piétinent.
Au soir du 17 octobre, les forces de l'ordre chargent et portent des coups sans ménagement. Plus de huit mille manifestants, embarqués dans des autobus de la RATP réquisitionnés, sont regroupés au Palais des sports et au stade Pierre-de-Coubertin. Selon les chiffres de la préfecture de police, 11 538 Algériens sont interpellés. A l'issue de la manifestation, un bilan officiel fait état de trois morts, dont deux par armes à feu. Entendu par le conseil municipal de Paris, dix jours après les faits, Maurice Papon confirme ce chiffre en expliquant que « la police a fait ce qu'elle devait faire ».
Cet épisode tragique et méconnu de l'histoire de la guerre d'Algérie devait être évoqué à partir du jeudi 4 février devant la dix-septième chambre du tribunal correctionnel de Paris où Maurice Papon poursuit Jean-Luc Einaudi, éducateur au ministère de la justice, pour « complicité de diffamation envers un fonctionnaire public ». Dans la conclusion d'un article consacré à la question des archives relatives à cette période et publié dans Le Monde du 20 mai 1998, ce dernier affirmait : « En octobre 1961, il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon. » Jean-Luc Einaudi n'en est pas à ses premières accusations. En 1991, dans un livre intitulé La Bataille de Paris, il met nommément en cause Maurice Papon et évoque « une chasse à l'homme » qui aurait fait plus de deux cents morts. Il tire ce chiffre des archives du FLN, des registres des cimetières parisiens et des témoignages de manifestants, de policiers et de passants. Selon lui, les forces de l'ordre ont « jeté à la Seine depuis plusieurs ponts de Paris » des Algériens qu'ils avaient préalablement frappés. Ces révélations ne provoquent aucune réaction de Maurice Papon. « Il n'a jamais lu ce livre », affirme aujourd'hui son défenseur Me Jean-Marc Varaut. Pourtant, dès 1988, Constantin Melnik, qui fut conseiller pour la police et le renseignement au cabinet du premier ministre Michel Debré en 1961, avançait le chiffre d'une centaine de morts. Dans Les Chevaux du pouvoir, son autobiographie parue la même année, Maurice Papon maintient la version officielle.
DES « LACUNES SÉRIEUSES »
Il faut attendre octobre 1997 pour qu'il corrige ce chiffre. Aux assises de Bordeaux, où il répond de « complicité de crimes contre l'humanité », pour sa participation à la déportation de juifs, Maurice Papon évalue le nombre de tués « de quinze à vingt », en attribuant ces décès à des règlements de compte entre factions nationalistes algériennes ( Le Monde du 18 octobre 1997). Témoin au procès, Pierre Messmer, ministre des armées en 1961, prend la défense de l'accusé et assume, « avec le gouvernement tout entier, du général de Gaulle jusqu'au dernier secrétaire d'Etat, la responsabilité de ces événements ».
Cité à comparaître par les parties civiles à Bordeaux, Jean-Luc Einaudi ne varie pas et accuse : « Il faudra qu'un jour la vérité soit faite sur la responsabilité personnelle, directe et accablante de Maurice Papon. » Pour la première fois l'affaire est évoquée devant la justice. « Avec ce procès dans le procès, on a voulu créer un casier judiciaire qui n'existait pas », soutient Me Varaut. La polémique enfle malgré tout, au point que Catherine Trautmann, ministre de la culture, annonce l'ouverture des archives.
Dans la foulée, Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'intérieur, charge le conseiller d'Etat Dieudonné Mandelkern, par ailleurs président de la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité, d'inventorier les archives de la préfecture de police de Paris et du ministère de l'intérieur.
Après avoir épluché des centaines de pièces administratives, M. Mandelkern parle d' « une répression très dure » et évalue à « plusieurs dizaines » le nombre des tués du 17 octobre 1961, « ce qui est considérable, mais très inférieur aux quelques centaines de victimes dont il a parfois été question ». Le rapport constate aussi des « lacunes sérieuses dans la conservation des archives ». Ainsi, le rapport du préfet de police au ministre de l'intérieur a disparu, tout comme les dossiers du Service de coordination des affaires algériennes et les fichiers du centre d'identification de Vincennes qui recevait les interpellés. Les archives de la Brigade fluviale ont été tout simplement détruites.
Cette question des archives devrait être largement abordée au procès qui s'ouvre le 4 février. « Ce sera l'occasion de faire la vérité sur cette zone d'ombre de l'histoire, affirme Me Pierre Mairat, défenseur de Jean-Luc Einaudi. Mon client a eu une démarche citoyenne en accomplissant ce travail historique et l'ancien préfet de police de Paris doit rendre compte des décisions prises alors au nom des citoyens. »
UN ÉVÉNEMENT PRESCRIT
Et l'avocat de s'étonner d'un procès en diffamation qui, selon lui, tombe à point nommé pour Maurice Papon à quelques mois de la décision de la Cour de cassation concernant le procès de Bordeaux. « En cherchant à me faire condamner, M. Papon et son défenseur sont en quête d'un argument favorable à la cassation, écrivait mardi 2 février Jean-Luc-Einaudi dans une tribune publiée par Le Monde. Par ailleurs, en mettant en avant son titre de préfet de police du général de Gaulle, il cherche à se protéger dans l'ombre de celui-ci et à provoquer dans le monde politique des réactions qui lui soient favorables. »
Pour ce procès qui devrait durer quatre jours, la défense a fait citer une vingtaine de témoins : des historiens, comme Pierre Vidal-Naquet, mais surtout des policiers présents au moment des faits et des manifestants. Certains vivent aujourd'hui en Algérie et pourraient ne pas être présents s'ils n'obtiennent pas de visas.
La défense sera confrontée à une autre difficulté : pour dédouaner son client, Me Mairat est obligé de rapporter la preuve des faits reprochés à Maurice Papon. Or les textes qui régissent la diffamation interdisent d'évoquer un événement prescrit et amnistié.
C'est le cas de la répression policière de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961. « Nous espérons pouvoir casser cette logique et obtenir une exception historique », indique l'avocat. Pour Maurice Papon, Me Jean-Marc Varaut compte bien au contraire s'engouffrer dans cette brèche légale en réclamant l' « irrecevabilité de l'offre de preuve » et vider le procès de sa substance.
ACACIO PEREIRA

 

Guerre d'Algérie : une thèse souligne la généralisation de la torture
Le Monde du 07.12.00


Le travail d'une jeune historienne, fondé notamment sur le décryptage des journaux de marche des régiments français durant le conflit algérien, confirme que la torture n'a pas été seulement le fait de quelques militaires sadiques et isolés
Une jeune normalienne, Raphaëlle Branche, a soutenu, mardi 5 décembre, sa thèse de doctorat d'histoire intitulée « L'armée et la torture pendant la guerre d'Algérie. Les soldats, leurs chefs et les violences illégales » devant un parterre d'universitaires et de journalistes. Ce travail vient éclairer le débat actuel sur la torture durant la guerre d'Algérie en présentant notamment un décryptage inédit des « journaux de marche des opérations » tenus par chaque régiment, du dépouillement de nombreuses archives civiles et militaires et de longs entretiens avec des militaires. La thèse confirme que la torture n'a pas été une création ex nihilo de la guerre d'Algérie et qu'elle n'a pas seulement été le fait de quelques militaires sadiques et isolés. Les signataires de l'« appel des douze » en faveur d'une condamnation publique de la torture en Algérie devaient réitérer leur demande, mercredi 6 décembre.
'HISTOIRE a percuté l'actualité, mardi 5 décembre, dans la salle de l'Institut d'études politiques (IEP) de Paris où Raphaëlle Branche, une jeune normalienne, soutenait une thèse de doctorat d'histoire sur la torture pendant la guerre d'Algérie, dirigée par Jean-François Sirinelli. Un travail de quatre ans et de 1 211 pages, entrepris dans un climat d'indifférence générale et achevé au moment même où la France vit en pleine « catharsis », selon le mot de l'historien Pierre Vidal-Naquet, membre du jury. Mais le tumulte du grand retour de la mémoire qui se poursuit dans les médias depuis six mois n'a pas pénétré cette enceinte universitaire pleine à craquer. A aucun moment d'une séance de quatre heures, présidée par Jean-Pierre Rioux, les règles de la stricte discussion historique n'ont été transgressées.
Non, la torture n'est pas une création ex nihilo de la guerre d'Algérie ; non elle n'a pas été seulement le fait de quelques militaires sadiques et isolés, expose, en substance, le travail de Mme Branche. La torture, au contraire, s'inscrit dans une histoire, celle de la colonisation et de sa remise en cause radicale entre 1954 et 1962. Son ampleur ne s'explique que par la dimension totale de l'affrontement : l'ennemi était alors constitué non pas seulement par une armée mais, progressivement, par tout un peuple rebelle à l'ordre colonial que la France avait décidé de maintenir, par un mélange de méthode forte et, tardivement, de tentatives de réformes politiques et sociales.
Cette thèse est issue du décryptage inédit des « journaux de marche des opérations » tenus par chaque régiment, du dépouillement de nombreuses archives civiles et militaires et de longs entretiens avec des militaires.
L'originalité de ce travail réside d'abord dans l'analyse des origines de la torture, de ses différentes formes et de son ampleur. Ainsi, selon Raphaëlle Branche, un détour par la guerre d'Indochine s'avère indispensable : c'est là, dans son combat perdu contre les communistes du Vietminh, que l'armée française a puisé sa perception de la guerre révolutionnaire et des moyens de la combattre ; c'est aussi dans le désastre et l'humiliation de Dien Bien Phu qu'est née une certaine volonté de vengeance. Le discours de l'armée, dont les hauts responsables n'étaient pas nécessairement dupes, selon la thèse, consistait à assimiler le FLN à une subversion communiste et la rébellion à une guerre révolutionnaire de type indochinois. Dans cette vision, exacerbée par un profond racisme, il s'agit non seulement de lutter contre des maquisards armés mais aussi contre tous les nationalistes liés à un réseau de résistance à la colonisation française. D'où l'importance primordiale accordée au renseignement et le développement, en Algérie, de l' « action psychologique », transposition des méthodes subies par les prisonniers français aux mains du Vietminh.
Les détachements opérationnels de protection (DOP), l'un des nombreux sigles qui cachaient les structures spécialisées dans les « interrogatoires poussés », sont nés en Indochine, explique Mme Branche, où leur tâche se cantonnait à l'utilisation d'agents infiltrés chez l'ennemi. Exacerbée, la religion du « renseignement » allait faire le reste.
UNE « RÉALITÉ PROTÉIFORME »
Certes, la torture policière existait en Algérie avant l'insurrection de 1954, comme en témoigne la mise en garde immédiatement lancée, dès cette date, par François Mauriac. Certes, l'armée y a eu largement recours pendant la « bataille d'Alger », qui fut, en 1957, un « point de non-retour » à cet égard. Mais le passage à une guerre totale correspond, selon la thèse, à l'arrivée à la tête de l'état-major d'Alger du général Salan en décembre 1956. Les mises en garde contre le recours à la torture contenues dans les instructions militaires, cessent alors. Si la Ve République naissante s'efforce, en vain, de faire reculer la « gangrène », la IVe s'est illustrée par sa duplicité. Ainsi, dans les archives d'Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, Raphaëlle Branche a retrouvé la trace du « gros dossier » qu'il avait transmis en octobre 1956 à Guy Mollet, alors président du Conseil. Lourd des multiples témoignages parvenus au journal, ce document ne semble nullement avoir été utilisé par un homme qui, publiquement, assurait que les cas de torture se comptaient « sur les doigts de la main ». « Réalité protéiforme » pratiquée sans trace écrite, la torture est implicitement justifiée par la recherche de renseignements sur des réseaux. Mais son efficacité paraît limitée à l'égard du but affiché. Les codes utilisés pour répertorier la qualité des réponses obtenues par la violence se traduisent par des « X1 » ou « X0 », c'est-à-dire « beaucoup de bruit pour rien », a remarqué Jean-Charles Jauffret, professeur d'histoire à l'IEP d'Aix-en-Provence, membre du jury. C'est que la torture, d'outil de renseignement, est devenue aussi en Algérie un instrument de terreur et d'humiliation, comme en témoignent la mise à nu systématique des victimes, le fait que ni les enfants ni les vieillards n'ont été épargnés, la fréquence des viols commis au moyen d'objets. « La torture n'a jamais été un moyen parmi d'autres d'obtenir des renseignements, car elle détruit la dignité humaine de façon radicale, a soutenu Raphaëlle Branche. Le fait que des Algériens soient torturés était considéré comme aussi important que le fait que tous les Algériens aient peur de subir de tels traitements. » Pour l'historienne, la torture ne se réduit pas à un corps-à-corps mais s'inscrit dans un contexte plus large incluant les spectateurs présents, la collectivité des Algériens et l'Etat français. « Torturer, ce n'est pas seulement faire parler, c'est aussi faire entendre qui a le pouvoir », a-t-elle expliqué. « LA FACE CACHÉE »
Dans ces conditions, la torture ne fait nullement figure d'exception, mais comment en mesurer l'ampleur ? Ce type de traitement n'était pas pratiqué systématiquement, répond la thèse, mais « elle faisait partie des violences qu'il était possible d'infliger et cette tolérance, voire ces encouragements ou ces recommandations des chefs, explique qu'elle ait été pratiquée sur tout le territoire algérien pendant toute la guerre et dans tout type d'unité ». La torture a-t-elle été systématique ? La réponse est négative si l'on observe qu'il n'existait pas de structure cohérente chargée de la torture, à l'exception des DOP. Mais elle devient positive, si l'on considère « le contexte incitatif produit par une certaine vision du monde, des Algériens, de la guerre », a argumenté Mme Branche.
Pour autant, son travail ne fait pas l'impasse sur la réalité des chiffres. Il estime « crédible » le nombre de 108 175 Algériens passés par la ferme Améziane, dans le Constantinois, le plus connu des centres de torture, nombre avancé en 1961 par le journal Vérité-Liberté, en précisant que des personnes ont pu y être internées à plusieurs reprises. A propos d'un témoignage sur la torture par l'électricité - la « gégène » -, la thèse va plus loin en affirmant que « des centaines de milliers d'Algériens [...] ont éprouvé dans leur chair » pareille souffrance.
Avant de décerner à Raphaëlle Branche, à l'unanimité, la mention très honorable et les félicitations, les membres du jury ont multiplié les formules dithyrambiques. Ce travail qualifié de « magistral », « fera date », ont-ils pronostiqué, car il « révèle la face cachée de la République », a ajouté Pierre Vidal-Naquet. Tous historiens, ils ont admis n'être pas sortis indemnes de sa lecture.
PHILIPPE BERNARD

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Les aveux du général Aussaresses réveillent les cauchemars des anciens d'Algérie
Le Monde du 20.05.01


« On a essayé de parler mais personne ne nous a écoutés », regrette celui-ci. « Pourquoi remuer la merde ? », demande un autre. Tenaillés entre le refoulement et le désir de lever la chape de silence, les anciens appelés réagissent diversement à l'actuelle émergence du débat sur la torture
MÉMOIRE La publication du livre du général Aussaresses sur la torture en Algérie a suscité une importante émotion chez les anciens appelés. Tous se remémorent avec douleur cette période de leur vie. Auteur d'une thèse sur la guerre d'Algérie, Claire Mauss-Copeaux estime que les appelés, « assumant seuls ce passé terrible », peuvent difficilement l'évoquer « tant qu'il n'y a pas de reconnaissance collective ». LE MÉMORIAL pour la paix de Caen accueillait, le 16 mai, Raphaël Delpard, auteur d'un livre de souvenirs sur l'Algérie. Pour lui, le débat sur la torture « occulte une autre réalité complexe : la souffrance endurée par cette génération ». L'armée française, qui a vu sa culture professionnelle profondément évoluer, a mis depuis 2001 un manuel de droit à la disposition de ses soldats. Les militaires d'aujourd'hui considèrent le général Aussaresses comme un « dinosaure » (Lire aussi notre éditorial page 18.)
ERTAINS ont pris la plume, d'autres la parole, d'autres encore cauchemardent, s'effondrent en larmes ou multiplient les crises d'asthme. Chacun à sa manière, les anciens appelés de la guerre d'Algérie sortent de quarante ans de silence. Jamais les livres, les débats, les témoignages à usage familial, les manuscrits publiés à compte d'auteur, les journaux de campagne ressortis des tiroirs, n'ont été aussi nombreux. Comme si une catharsis générale touchait enfin la génération des djebels.
Le mouvement avait été amorcé au début des années 90 avec des films comme La Guerre sans nom, de Bertrand Tavernier et Patrick Rotman, et Les Années algériennes, de Philippe Alfonsi, où les appelés témoignaient publiquement pour la première fois. Les aveux des généraux Massu, puis Aussaresses et la polémique sur la torture pendant la guerre d'Algérie ont fait ressurgir une multitude de drames intérieurs. L' « ensemble subtil de mensonges et de refoulement » qui a longtemps occulté leur mémoire, selon l'expression de Benjamin Stora ( La Gangrène et l'oubli, La Découverte, 1991) se craquelle. « Avant, ils voulaient parler mais personne ne les écoutait, résume l'historien. Aujourd'hui, on les interpelle et on leur demande de s'expliquer. »
Pour les associations d'anciens, traditionnellement occupées à défendre la retraite du combattant et à déposer des gerbes, le tournant est serré. Elles le négocient diversement. « Non, les anciens d'Algérie ne sont pas des tortionnaires », s'indigne le journal de l'Union fédérale des anciens combattants des Bouches-du-Rhône, qui « dénonce la campagne menée par quelques pseudos intellectuels ». Plus modéré, Hugues Dalleau, président de l'Union nationale des combattants d'Afrique du Nord (UNC-AFN, 350 000 adhérents revendiqués, classée à droite), constate que ses adhérents sont « furieux et choqués d'être considérés comme des tortionnaires ». Lui-même a dû rassurer ses petits enfants qui lui demandaient s'il avait torturé.
La principale organisation, la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie (Fnaca), plus modérée, confirme qu'un « verrou de mémoire » avait sauté avec la reconnaissance par le Parlement, en 1999, des « événements d'Algérie » en tant que véritable « guerre ». A ses adhérents désorientés, Wladyslas Marek, le président conseille : « Ne rasez pas les murs comme si vous étiez coupables, témoignez ! » Moins influente, l'Association républicaine des anciens combattants et victimes de guerre (Arac, gauche) salue la résurgence de la mémoire : « Cela fait trente ans que nous nous bagarrons pour aider les gens à parler », rappelle Bernard Sigg, vice-président. Psychiatre, il estime que « presque tous les soldats ont vu ou entendu » des scènes de viols, d'exécutions sommaires ou de tortures, et se bat pour la création de centres d'aide psychologique.
La base, elle, oscille entre le refoulement complet et le désir de parler, de faire connaître la vérité, même au prix de la douleur. Jean-Pierre Gaildraud a connu ce cheminement. « Quand je suis rentré, mon père m'a dit : «La vie est belle, les filles aussi, ne nous emmerde plus avec ta guerre d'Algérie.» J'ai étouffé complètement pendant vingt ans », raconte-t-il. Les élèves de ce professeur d'histoire de la Haute-Vienne l'ont aidé à exorciser en classe son passé de chef de harka, à vivre avec les images d'horreur qui le hantent encore. « Je ne sais pas témoigner sans émotion, explique-t-il, alors, je fais des exposés historiques. » Il en est à son sixième livre et ne compte plus les conférences sur le thème : « Une guerre sans nom qui torture toujours. »
Pour beaucoup précisément, le film La Guerre sans nom a été une première étape pour rendre exprimable le passé. « On a été voir le film avec ma femme et ça m'a soulagé. Ce jour-là, j'ai été plus crédible », témoigne cet ancien appelé de Palestro, en Kabylie. Les épouses aident souvent à faire le premier pas. Comme cette retraitée qui, pour amener son mari à parler à ses petits-enfants, a encadré les médailles rapportées d'Algérie. Ou ces femmes qui accompagnent leur mari, ancien appelé, à une représentation du saisissant « texte-témoignage » de Bernard Gerland, un ancien sergent qui a recours au théâtre pour vivre avec le souvenir d'une « corvée de bois » acceptée, suscitant à son tour de nombreuses confessions ( Le Monde du 28 décembre).
Le débat lancé par le général Aussaresses accélère cette délivrance. « Je suis très content qu'on en parle », assure Jean Guerrin qui, pour exercer son « droit d'inventaire », a adressé à chaque membre de sa famille un exemplaire de son journal de campagne. « Depuis les aveux d'Aussaresses, nous sommes dans l'impossibilité de nier ce qui s'est passé », résume Jean Crespy, ancien appelé et déserteur. « Ce qui me dégoûte, ce ne sont pas ses aveux, mais son cynisme et sa morgue », ajoute un autre.
Quelques-uns veulent aller plus loin dans le travail de mémoire : condamner la torture, mais aussi la guerre coloniale. Pour eux, le parallèle avec les « horreurs » du FLN ne peut servir d'argument car la France menait une guerre coloniale. « On oublie un peu trop que nous étions les occupants et que nous avons été complices involontaires des atrocités commises par des gens comme Aussaresses », insiste Jean Manin qui ne peut évoquer ses années algériennes sans étouffer des sanglots de honte.
L'amertume contre « les politiques » n'est jamais loin. Et les aveux des anciens généraux viennent souvent trop tard pour cicatriser les plaies de la conscience. « On a l'air de se souvenir qu'on a torturé en Algérie alors qu'on le sait depuis quarante-cinq ans. On a essayé d'en parler, mais personne ne nous a écoutés : on était tout de suite traités d'assassins », raconte Grégoire Alonso, ancien parachutiste. « Je ne comprends pas pourquoi un gradé en parle seulement maintenant, alors que tout le monde savait », gronde un ancien de Kabylie, qui s'endort rarement « sans aller faire un petit tour là-bas ».
Loin de toute culpabilité, Jacques Beck parle pour ceux, rares, qui paraissent assumer. Les pratiques du général Aussaresses n'ont rien d'étonnant pour lui, « puisqu'il était formé pour ça ». Cet ancien officier assure que, sans torture, « on n'aurait jamais eu de renseignements ». D'ailleurs, insiste-t-il, « je n'ai jamais arraché les ongles comme les SS, mais je l'ai fait à coups de trique et à la gégène. La torture a été faite sur instructions et si les politiques ne le reconnaissent pas, c'est une énorme hypocrisie ».
La controverse est pourtant loin d'avoir fait sortir tous les anciens de leur réserve. Ils sont encore nombreux à pester contre ce débat qui les dérange. « Pourquoi remuer la merde ? N'oublions pas que l'armée a fait un boulot énorme, estime Séraphin Bertier, ancien lieutenant de harka. Pour moi, Aussaresses est un malade et les appelés n'ont pas à rougir de ce qu'ils ont fait. » « On exagère, ajoute André Navecth ancien officier de la Légion, c'était la guerre et, en face, on avait les fellouzes qui tuaient les nôtres. C'était plutôt de l'autre côté qu'on pouvait voir les exactions. » D'autres se disent « choqués » de voir salie leur génération : « Je ne me sens pas concerné par les propos d'Aussaresses. Certaines brutalités se sont produites, mais nous, nous avons mené une guerre propre et il n'y a aucune repentance à faire », assène Gilbert Gorgelin, ancien chasseur alpin.
En ces temps où les médias diffusent à nouveau de sales photos de « leur » guerre, l'image renvoyée par les anciens appelés à leurs propres enfants et petits-enfants obsède ces sexagénaires. André Carré, électronicien à la retraite, ne nie pas la torture, mais, pour lui, « c'est fini, ça fait quarante ans ». Reparler de tout ça, « c'est mauvais pour nos jeunes qui pensent que nous sommes des tortionnaires ». « Tortionnaire » : le mot a jailli lors d'un déjeuner dominical. « J'ai jamais fait de saloperies », s'est-il justifié. « Je ne lui reproche rien, je sais qu'il souffre. J'essayais seulement de comprendre », se défend son fils Emmanuel, médecin. La guerre d'Algérie avait gâché le repas.
PHILIPPE BERNARD ET SYLVIA ZAPPI

Le tabou du viol des femmes pendant la guerre d'Algérie commence à être levé
Le Monde du 12.10.01


Les anciens appelés interrogés par « Le Monde » témoignent du caractère massif de l'humiliation des femmes entre 1954 et 1962. Selon l'un d'eux, les détenues subissaient ce sort « en moyenne neuf fois sur dix ». Un homme né en 1960 du viol d'une Algérienne par des soldats français demande aujourd'hui réparation
TORTURE Les viols commis pendant la guerre d'Algérie ont jusqu'à présent constitué un tabou quasiment impossible à lever, tant pour les auteurs que pour les victimes. QUARANTE ANS après, la parole commence à se libérer. Et il apparaît que les viols sur les femmes ont eu un caractère massif en Algérie entre 1954 et 1962, dans les villes mais surtout dans les campagnes. SELON HENRI POUILLOT, ancien appelé, il y avait deux catégories de viols : « Ceux qui étaient destinés à faire parler, et les viols de «confort», de défoulement, les plus nombreux. » LA HONTE des victimes explique qu'elles se soient toujours tues. « Chez vous, une femme violée est une victime, chez nous, c'est tout le contraire, nous sommes les coupables », explique l'une d'entre elles. MOHAMED GARNE, né du viol d'une Algérienne par des soldats français, devait demander réparation à l'Etat, jeudi 11 octobre.
ET TOUTES les exactions commises par l'armée française pendant la guerre d'Algérie, le viol est la plus cachée, la plus obstinément tue depuis quarante ans, par les auteurs autant que par les victimes. Certains commencent pourtant à lever ce tabou, confirmant peu à peu ce que l'écrivain Mouloud Feraoun dénonçait autrefois dans son journal comme étant une pratique courante, du moins en Kabylie. Il apparaît que, loin d'avoir constitué de simples « dépassements », les viols sur les femmes ont eu un caractère massif en Algérie entre 1954 et 1962, dans les villes mais surtout dans les campagnes, et plus encore vers la fin de la guerre, en particulier au cours de « l'opération Challe », menée en 1959 et 1960 sur le territoire algérien pour venir à bout de l'Armée de libération nationale (ALN). L'ouverture de la totalité des archives et la lecture de tous les « journaux de marche » des soldats ne donneraient sans doute qu'une très petite idée de l'ampleur du phénomène, parce qu'il n'y eut jamais d'ordres explicites de viols, et encore moins d'ordres écrits. En outre, rares sont les hommes qui se seront vantés, dans leurs carnets personnels, de tels comportements.
Tous les appelés interrogés le disent : « Tout dépendait du chef. » Si l'officier, ou le sous-officier, affichait des positions morales sans équivoque, il n'y avait ni viols ni tortures, quel que soit le sexe des détenus, et quand une « bavure » se produisait la sanction était exemplaire. D'une compagnie à l'autre, on passait donc du « tout au rien ». « Donner l'ordre, comme cela a été fait, de toucher le sexe des femmes pour vérifier leur identité, c'était déjà ouvrir la porte au viol », souligne l'historienne Claire Mauss-Copeaux, pour qui deux facteurs au moins expliquent que ce phénomène ait pris de l'ampleur. D'une part, l'ambiance d'extrême racisme à l'encontre de la population musulmane. D'autre part, le type de guerre que menait l'armée française, confrontée à une guérilla qui l'obligeait à se disperser et à laisser une grande marge de manoeuvre aux « petits chefs », lesquels, isolés sur le terrain, pouvaient s'attribuer droit de vie et de mort sur la population. « PIRE QUE DES CHIENS » « Dans mon commando, les viols étaient tout à fait courants. Avant les descentes dans les mechtas [maisons en torchis], l'officier nous disait : «Violez, mais faites cela discrètement» », raconte Benoît Rey, appelé comme infirmier dans le Nord constantinois à partir de septembre 1959, et qui a relaté son expérience dans un livre, Les Egorgeurs. « Cela faisait partie de nos «avantages» et était considéré en quelque sorte comme un dû. On ne se posait aucune question morale sur ce sujet. La mentalité qui régnait, c'est que, d'abord, il s'agissait de femmes et, ensuite, de femmes arabes, alors vous imaginez... » Sur la centaine d'hommes de son commando, « parmi lesquels des harkis redoutables », précise-t-il, une vingtaine profitait régulièrement des occasions offertes par les opérations de contrôle ou de ratissage. A l'exception de deux ou trois, les autres se taisaient, même si ces violences les mettaient mal à l'aise. La peur d'être accusé de soutenir le Front de libération nationale (FLN) en s'opposant à ces pratiques était si vive que le mutisme était la règle. « Les prisonniers qu'on torturait dans ma compagnie, c'étaient presque toujours des femmes, raconte de son côté l'ancien sergent Jean Vuillez, appelé en octobre 1960 dans le secteur de Constantine. Les hommes, eux, étaient partis au maquis, ou bien avaient été envoyés dans un camp de regroupement entouré de barbelés électrifiés à El Milia. Vous n'imaginez pas les traitements qui étaient réservés aux femmes. Trois adjudants les «interrogeaient» régulièrement dans leurs chambres. En mars 1961, j'en ai vu quatre agoniser dans une cave pendant huit jours, torturées quotidiennement à l'eau salée et à coups de pioche dans les seins. Les cadavres nus de trois d'entre elles ont ensuite été balancés sur un talus, au bord de la route de Collo. »
Affecté comme appelé en 1961 à la Villa Sesini (nommée aussi par erreur Susini), Henri Pouillot révèle avoir assisté à une centaine de viols en l'espace de dix mois, dans ce qui était le plus célèbre des centres d'interrogatoires et de tortures de l'armée française à Alger. De ses souvenirs, il vient de faire un livre douloureux mais au ton juste, La Villa Susini (Ed. Tirésias). « Les femmes étaient violées en moyenne neuf fois sur dix, en fonction de leur âge et de leur physique, raconte-t-il. On s'arrangeait, lors des rafles dans Alger, pour en capturer une ou deux uniquement pour les besoins de la troupe. Elles pouvaient rester un, deux, ou trois jours, parfois plus. » Pour Henri Pouillot, il y avait deux catégorites de viols : « Ceux qui étaient destinés à faire parler, et les viols «de confort», de défoulement, les plus nombreux, qui avaient lieu en général dans les chambrées, pour des raisons de commodité. » Il se souvient que la quinzaine d'hommes affectés à la Villa Sesini avait « une liberté totale » dans ce domaine. « Il n'y avait aucun interdit. Les viols étaient une torture comme une autre, c'était juste un complément qu'offraient les femmes, à la différence des hommes. » « UN ANÉANTISSEMENT »
Mesuraient-ils alors la gravité de leurs actes ? La plupart n'ont pas de réponse très tranchée. « On savait que ce que nous faisions n'était pas bien, mais nous n'avions pas conscience que nous détruisions psychologiquement ces femmes pour la vie, résume l'un d'eux. Il faut bien vous remettre dans le contexte de l'époque : nous avions dans les vingt ans. Les Algériens étaient considérés comme des sous-hommes, et les femmes tombaient dans la catégorie encore en dessous, pire que des chiens... Outre le racisme ambiant, il y avait l'isolement, l'ennui à devenir fou, les beuveries et l'effet de groupe. » Certains ne se sont jamais remis d'avoir commis ou laissé faire ce qu'ils qualifient avec le recul de « summum de l'horreur ». La psychologue Marie-Odile Godard en a écouté quatorze pour faire une thèse de doctorat sur les traumatismes psychiques de guerre. « Ils m'ont parlé des viols comme quelque chose de systématique dans les mechtas, et c'est souvent à l'occasion de telles scènes d'extrême violence que leur équilibre psychique a basculé », raconte-t-elle.
L'avocate Gisèle Halimi, l'une des premières à avoir dénoncé, pendant la guerre d'Algérie, les multiples viols en cours - en particulier dans un livre écrit avec Simone de Beauvoir, Djamila Boupacha -, estime elle aussi que neuf femmes sur dix étaient violées quand elles étaient interrogées par l'armée française. Dans les campagnes, dit-elle, les viols avaient pour objectif principal « le défoulement de la soldatesque ». Mais, lors des interrogatoires au siège des compagnies, c'est surtout l'anéantissement de la personne qui était visé. L'avocate rejoint ainsi l'idée exprimée par l'historienne Raphaëlle Branche, dans son livre La Torture et l'Armée (Gallimard), à savoir que la torture avait moins pour objet de faire parler que de faire entendre qui avait le pouvoir. « Ça commençait par des insultes et des obscénités : «Salope, putain, ça te fait jouir d'aller dans le maquis avec tes moudjahidins ?», rapporte- t-elle. Et puis ça continuait par la gégène, et la baignoire, et là, quand la femme était ruisselante, hagarde, anéantie, on la violait avec un objet, une bouteille par exemple, tandis que se poursuivait le torrent d'injures. Après ce premier stade d'excitation et de défoulement, les tortionnaires passaient au second : le viol partouze, chacun son tour. »
Contrairement à l'idée répandue, les viols ne se sont presque jamais limités aux objets, ce qui achève de détruire l'argument selon lequel les sévices sexuels visaient à faire parler les suspectes. Gisèle Halimi révèle aujourd'hui que, neuf fois sur dix, les femmes qu'elle a interrogées avaient subi successivement tous les types de viols, jusqu'aux plus « classiques », mais que leur honte était telle qu'elles l'avaient suppliée de cacher la vérité : « Avouer une pénétration avec une bouteille, c'était déjà pour elles un anéantissement, mais reconnaître qu'il y avait eu ensuite un ou plusieurs hommes, cela revenait à dire qu'elles étaient bonnes pour la poubelle. »
Saura-t-on un jour combien de viols ont eu lieu ? Combien de suicides ces drames ont provoqués ? Combien d'autres victimes, souvent encore des enfants, ont subi des agressions sexuelles (fellations, masturbations, etc.) devant leurs proches pour augmenter encore le traumatisme des uns et des autres ? Il faudra aussi se pencher sur la question des « Français par le crime », comme se définit Mohamed Garne, né d'un viol collectif de sa mère, Khéira, par des soldats français, alors qu'elle était âgée de quinze ans (lire ci-dessous). Il reste de nombreuses pistes à explorer, et tout d'abord à écouter la parole qui se libère d'un côté comme de l'autre de la Méditerranée. « Il faudrait aussi travailler sur l'imaginaire des anciens d'Algérie, souffle l'historien Benjamin Stora. Ils ont écrit plus de trois cents romans, où presque tous «se lâchent» et relatent des scènes de viols terrifiantes. C'est alors qu'on prend la mesure de ce qu'a dû être l'horreur. »
FLORENCE BEAUGE

 

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1954-2004 : FRANCE, ALGÉRIE MÉMOIRES EN MARCHE
GUERRE ET VIOLENCES
« Un fond de culture de la violence s'est implanté »

Le Monde du 28.10.04


Spécialiste de l'Algérie et d'histoire militaire, Jean-Charles Jauffret explique comment le fln a basculé dans la terreur de masse, y compris contre les siens, et pourquoi les militaires français n'ont rien compris a la « guerre subversive »
En quoi consistait la « guerre révolutionnaire » que prônait le FLN ?
Issu de la nébuleuse marxiste-léniniste, le terme se décline en trois versions : entraîner les masses pour prendre le pouvoir par tous les moyens, c'est le cas bolchévique ; étouffer les villes à partir de la campagne, comme Mao Zedong ; enfin, mener une « guerre subversive », c'est le schéma classique de Ho Chi Minh au Vietnam. Des éléments des trois modèles se retrouvent dans les formations qui prônent la guerre révolutionnaire. Celui du FLN se fondait sur un schéma simple. Un : provocation. Vous êtes encore minoritaire et très faible face à la puissance coloniale. Vous attaquez des « objectifs sympathiques », du moins en théorie : tout ce qui représente le pouvoir colonial. Et vous espérez qu'il réagira comme d'habitude, au marteau pilon. Deux : la répression fait des dommages énormes dans la population civile, morts, arrestations, étouffement du quotidien. Trois : une spirale de contamination s'enclenche : il n'y a plus de place pour les neutres, les modérés. Chacun doit être dans un camp ou dans l'autre. Qui n'est pas avec vous devient mécaniquement votre ennemi. Quatre : le stade ultime, l'internationalisation. L'opinion mondiale, celle du pays colonisateur et celle de pays « amis » se saisit de votre conflit. Votre adversaire a perdu le jour où l'opinion, politiquement, admet le bien-fondé de votre point de vue.
Ce qui s'est passé pour la France ?
Oui. Le FLN n'a jamais eu l'espoir de « vaincre » militairement. La guerre ne sert à rien si elle n'est pas accompagnée d'un mouvement national. En septembre 1960, aux Jeux olympiques de Rome, un sportif français montant sur le podium se faît conspuer : la France a perdu la bataille de l'opinion. Quelques mois après, le Conseil de sécurité adopte la résolution 1514 exigeant que Paris « donne sa liberté au peuple algérien ».
Comment le FLN en est-il arrivé à la stratégie de la guerre révolutionnaire ?
L'expression « guerre subversive » est plus juste. La lutte armée vient de loin au sein du FLN, qui en est l'archétype. L'OS (Organisation spéciale), bras armé d'un parti interdit, le Parti du peuple algérien (PPA), est créée en février 1947. Avant que la police ne mette la main dessus, elle dispose de 1 000 hommes, armés et entraînés. Elle a copié l'organisation de la résistance française, en cloisonnant encore plus, par groupes de trois personnes. L'étanchéité est presque absolue. Mais tous ne partagent pas la même vision de la lutte armée. Au PPA, il y a deux courants. L'un est panislamiste et panarabe, l'autre, également panarabe, adopte la notion d'« algérianité », qui induit l'accession de l'Algérie à la modernité. Les deux chefs de l'OS développent des visions différentes de la guerre subversive. Le commandant politique, Aït Ahmed, veut une « guerre de partisans ». Ses modèles sont la résistance française et Ho Chi Minh. Son idée : commencer par instaurer des « zones libérées » dans des régions difficiles d'accès pour l'armée. En face, le chef militaire, Ahmed Ben Bella, parie sur le terrorisme qui porte la guerre au coeur de l'adversaire. Au 1er novembre 1954, son choix est avalisé, avec l'assassinat de l'instituteur Monnerot, dans les Aurès.
Les militaires français comprennent-ils ce qui se passe ?
Malgré leur expérience en Indochine, ils vont être de bout en bout hors sujet. Ils ne comprennent pas que l'Algérie n'est pas l'Indochine, qu'y existe une aspiration, minoritaire mais réelle, à la citoyenneté française parmi les Algériens. Beaucoup d'officiers évoquent la population arabe en disant « les Viets ». Ils sont convaincus d'avoir affaire, comme au Vietnam, à une « subversion communiste » et ne comprennent pas la spécificité du FLN, son populisme traditionaliste et religieux.
N'ont-ils pas procédé à un bilan de leur échec vietnamien ?
Non. Ils sont saupoudrés d'un vernis, croient avoir compris la guerre subversive, mais restent engoncés dans leurs certitudes. Cela dit, les militaires français ont des sensibilités différentes, que la bataille d'Alger (1957) nivellera. On distingue trois groupes. Les indifférents, hauts gradés venus de France, se demandent ce qu'ils font là. Ils développent la « mentalité du bordj » : pas de vagues, que le calme règne dans leur secteur ; ce qui se passe en profondeur ne les concerne pas. Ensuite, les officiers d'Indochine. Revanchards, ceux-là disent : « On ne se fera pas avoir deux fois. » Ils croient avoir « compris » le fonctionnement de l'adversaire. Le colonel Lacheroy sera le grand théoricien de la « guerre contre-révolutionnaire ». Leur mot d'ordre est « vaincre le terrorisme ». Ils croiront avoir « gagné la guerre » en remportant la bataille d'Alger, sans voir que, si le FLN y a été démantelé, sa willaya 4 a, en même temps, multiplié par dix ses effectifs. Tout leur aveuglement tient en une image : pendant que ces militaires « gagnaient » à Alger, dans les maquis de la willaya 4 les djounouds, à la veillée, chantaient, en français, le Chant des partisans ! La bataille d'Alger fut une victoire militaire et une immense défaite.
Un troisième groupe d'officiers est issu de l'armée d'Afrique. Ceux-là, comme le général Georges Spillmann, sont convaincus que la politique du gros bâton est une erreur tragique. Ils disent : cessons de considérer les gens comme des bougnouls, construisons des routes, des écoles, des dispensaires. Ils penseront les premiers à recruter des harkas, fonderont les SAS (sections administratives spécialisées) pour améliorer le sort des populations du bled. Leur dernier représentant, le général Lorillot, partira à la fin 1956. Ce groupe ne croit absolument pas à l'efficacité de la guerre contre-révolutionnaire.
Et la classe politique française ?
Elle ne comprend rien de plus que les militaires, hormis Mendès France, qui en 1954 s'occupe de la Tunisie et du Maroc et croit pouvoir repousser la question algérienne, et de Gaulle, qui, dès son discours aux pieds-noirs en 1943, sait qu'un immense changement doit avoir lieu en Algérie. Paris n'a qu'une obsession : le « retour au calme ». On croit aujourd'hui que tout commence le 1er novembre 1954, parce que la France comme le FLN ont fait de cette date le déclencheur de la guerre. Mais c'est faux. Le 1er novembre est l'acte de naissance politique de la guerre révolutionnaire, mais auparavant il n'y avait pas « le calme ». Sur la seule année qui précède, on dénombre 56 attentats en Algérie, dont un en plein jour, rue d'Isly à Alger ! Mais on ne voulait rien voir. Les journaux d'Alger et de Paris publiaient ces nouvelles dans la rubrique des « faits divers » ! Ici, un train avait déraillé, là, un « règlement de comptes » avait eu lieu dans une ville d'Algérie. Il y avait un déni et un aveuglement extraordinaires.
Quelles vont être les conséquences de la guerre révolutionnaire ?
Le modèle terroriste va entraîner le FLN vers l'abandon progressif de l'idée d'« algérianité » incluant toutes les communautés vivant sur le sol algérien. Le tournant survient le 20 août 1955, avec le massacre de Philippeville : 500 victimes parmi les Européens, mais aussi des ouvriers algériens. Le colonel Zighout Youssef a agi seul. Le FLN le couvrira. La répression est effroyable : peut-être 10 000 morts. Pourquoi le FLN se lance-t-il dans la terreur de masse ? Parce que beaucoup jugent que la guerre progresse trop lentement. Il constate qu'il reste énormément d'indécis dans la population. En commettant une provocation à grande échelle, on obtient ce qu'on recherche : une réaction à plus grande échelle. La grande terreur commence là. L'irréparable a été commis, la neutralité devient impossible. Pourtant, fin 1956, au congrès de la Soummam, la thèse de la « guerre de partisans » reste toujours le modèle. En 1957, des commandants locaux FLN prennent peur des dérives du terrorisme aveugle. Certains disent « halte au feu ». N'oublions pas qu'au sommet de sa puissance intérieure, en janvier 1958, l'ALN comptera 50 000 hommes. En face, l'armée française, avec ses harkas, spahis, gendarmes, SAS, groupes d'autodéfense, etc., regroupe 160 000 Algériens armés. Du côté algérien, la guerre révolutionnaire est donc aussi une guerre civile. Jusqu'au bout, il y aura des gens au FLN pour dire que le terrorisme contre les Français et les Algériens qui ne le suivent pas est contre-productif.
Pourquoi ne sont-ils pas suivis ?
Parce qu'une fois la violence imposée au sein-même du FLN, la mécanique est lancée. Dès qu'Abbane Ramdane, chef le plus charismatique de l'intérieur, est assassiné par les siens (lire page VII), la terreur est légitimée contre « tous les ennemis ». Pour vaincre, peu importe les moyens. Le phénomène est facilité parce que, des deux côtés, la vendetta l'emporte sur les logiques politiques initiales. Plus on s'approche de l'issue du conflit, plus l'adversaire est diabolisé globalement. Les méthodes de répression françaises deviennent de plus en plus collectives. Pourtant, il y a eu aussi débat du côté français. Des hauts gradés ont longtemps dit : « On ne peut pas faire n'importe quoi. » Le général Gambiez, le colonel de parachutistes Seguin-Pazzis protesteront contre la répression aveugle. La torture ne sera banalisée qu'après la bataille d'Alger. Mais la « guerre contre-révolutionnaire » finira par utiliser l'arme de l'autre, la terreur, dans l'idée de lui faire encore plus peur qu'il ne vous fait peur.
Quelles seront les conséquences ultérieures du succès de la guerre subversive ?
Sa validation comme modèle de « libération » influencera de nombreux mouvements anticolonialistes. Sa glorification s'accompagnera d'une réécriture de l'histoire, et d'une magnification de la culture de la violence. Ceux qui l'ont utilisée pour renverser le pouvoir établi considéreront légitime d'en user pour réprimer toute contestation de leur pouvoir, perçue comme émanant d'un « ennemi ». Lorsque la guerre éclatera entre le régime et les islamistes, la mémoire de la guerre subversive resurgira. Les islamistes assimileront le pouvoir d'Alger à une copie du « pouvoir français colonial ». Ce dernier, à l'inverse, clamera que les islamistes sont les « fils de harkis qui rêvent de revanche ». Chacun accusera l'autre d'être le « parti de la France ». La violence révolutionnaire induit le refus d'admettre comme légitime toute autre vision que la sienne : l'autre ne peut être qu'un ennemi à liquider. Or l'effroyable guerre d'Algérie fut aussi une guerre civile entre Algériens, qui s'est terminée en guerre civile à l'indépendance, quand les colonels de l'extérieur ont pris le pouvoir contre les combattants des maquis. Elle s'est aussi terminée par l'exode des Européens, les massacres de harkis, puis la répression des Kabyles. Un fond de culture de la violence s'est implanté durablement.
Propos recueillis par Sylvain Cypel

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